Quelle stratégie de développement pour les SCOP et le mouvement coopératif ?

Rédigé par thomas - - Aucun commentaire

C’est au vu des archives du mouvement coopératif un débat récurrent, qui donne parfois lieu à quelques passes d’armes au moment du Congrès. Le 36e Congrès des SCOP et des SCIC qui vient de se dérouler à Strasbourg les 20 et 21 octobre 2016 a une fois encore mis en évidence -par petites touches- les divergences entre les tenants du développement d’un entreprenariat coopératif pro-croissance et supposé apolitique, d’une part, et la sensibilité altermondialiste, partisane d’une implication militante avant tout, d’autre part. Pas de scission en vue cette fois-ci, peu de débats publics en réalité, mais une vigilance annoncée face à des propos qui ont cherché de manière très assumée à bousculer le conservatisme supposé du mouvement et de ses instances.

Développement tous azimuts

S’il y a bien un signe qui ne trompe pas et qui préfigure dans les grandes lignes la sens de l’action de la Confédération générale des SCOP pour les quatre prochaines années, c’est certainement l’élection à sa Présidence de Jacques Landriot. La réussite du groupe Up (ex Chèques déjeuner) dont il est l’un des principaux artisans, est l’exemple unique en France d’une société coopérative qui cherche la croissance, conquiert de nouveaux marchés et rachète des sociétés « de la Turquie au Mexique ». Une politique de développement qui sur le plan économique est une réussite indiscutable, la société reversant jusqu’à 20000€ de participation par an à chaque salarié.

Ce fut annoncé sans précaution particulière, au deuxième jour du Congrès. Sur l’impulsion de son Président, l’équipe dirigeante devra donc assumer un objectif de croissance particulièrement ambitieux : passer de 51500 à 70000 emplois coopératifs en 2020, soit une augmentation de 36 % contre 9% sur la précédente mandature[1]. Une projection « en emplois, pas en nombre de sociétés créées » comme n’a pas manqué de le souligner M. Landriot. Un moyen de rappeler que l’augmentation rapide de la taille des plus grosses sociétés sera le mécanisme privilégié de la nouvelle politique de développement.

Un point de bascule ?

Sommes-nous à un point de bascule pour le modèle coopératif ? La success-story de Up reste une exception, mais elle constitue un levier psychologique non négligeable. Son modèle de développement inspire certainement une partie de la Direction Nationale et des coopérateurs eux-mêmes, en particulier dans les secteurs pour lesquels la mondialisation reste un facteur de croissance.

Qu’est-ce qui pourrait dès lors venir enrayer la mécanique de normalisation économique des SCOP, de valorisation des « gros appétits », fussent-ils coopératifs ? Au moins deux processus sont déjà à l’oeuvre.

Le syndrome Fagor

Il en est un qu’on pressent certainement plus fort quand on est un coopérateur « militant[2] ». Comme un choc de cultures. D’un côté, des principes fondamentaux de l’esprit coopératif : communauté de destins, solidarité, emplois non délocalisables. De l’autre, les conséquences mécaniques d’une expansion stratégique à l’international où les règles changent, où il est plus difficile de lier les avenirs. Loin des yeux, loin du coeur ? Ce n’est certainement pas si simple. Mais l’éloignement affaiblit le sentiment de communauté ; on réfléchit alors à deux fois avant d’ouvrir le sociétariat. Les pratiques et les dilemmes indissociables du management globalisé sont des pièges, mêmes pour les coopératives solides. Fagor n’a pas su les éviter. Confronté à de graves difficultés économiques, la branche électroménager de la coopérative basque Corporación Mondragón fait finalement faillite en 2013, laissant sur le carreau des milliers de salariés et de familles, parfois ruinés.

Soyons clairs, le développement strictement local ou « raisonné » ne protège pas de la faillite. Mais l’approche multinationale, elle, introduit à coup sûr les germes d’un effilochage du projet initial. Et dès lors, en cas de coup dur, « la solidarité a ses limites[3] ».

La fin du travail

Le second grain de sable est plutôt une lame de fond, qui touche tous les secteurs de l’économie et s’amplifie sans cesse. L’informatisation massive, la robotique et la généralisation des applications de l’intelligence artificielle impactent déjà brutalement une grande partie des activités humaines et économiques, que leurs acteurs en soient ou non déjà conscients.

Le néo-libéralisme qui l’a engendré a d’ores et déjà commencé à muer pour l’accompagner. C’est la siliconisation des esprits dénoncée par Eric Sadin[4], une pseudo-doctrine qui promeut une innovation intrusive et précarisante.

Pourquoi les SCOP n’auraient-elles pas leur chance sur ce nouveau « terrain de jeu » ? Parce que leur ADN les amène ailleurs. Là où la startup cool tente d’imposer en accéléré une innovation « disruptive », dévoreuse de parts de marché, la coopération engendre des projets inclusifs qui pensent la transition autant que la viabilité économique. Pendant que les licornes qui « oublient » de payer leurs impôts font la fortune de leurs actionnaires en revendant massivement nos données personnelles, alors qu’elles remplacent discrètement des dizaines de milliers d’ouvriers pauvres par autant de robots[5], les coopérateurs investissent dans l’intelligence collective, l’intérêt général, l’utilité sociale. Ce sont des univers différents, qui ne poursuivent simplement pas les mêmes objectifs. L’un accélère, tête baissée, en consommant sans conscience des ressources naturelles et des êtres humains. L’autre, le coopératif, s’inscrit dans une économie soutenable, dans une société d’équilibre et de justice sociale. Ces deux-là ne peuvent pas s’entendre.

L'éthique et l'action

Malgré les différentes sensibilités qui le parcourent, le mouvement coopératif se distingue toujours par sa capacité à mettre l’humain au coeur de l’entreprise, à préférer la solidité du collectif au profit immédiat. De ce fait, il est légitime et même crucial d’agir pour qu’il soit reconnu et rejoint par le plus grand nombre. A un moment de l’Histoire où l’emploi salarié est sur la sellette, où les droits sociaux sont questionnés à toute occasion, menacés, il est temps à coup sûr d’accélérer et de laisser sa chance à un autre modèle d’entreprise.

Pour y parvenir, il faut s’ouvrir et expliquer, et c’est le rôle des coopératives elles-mêmes que d’initier sans attendre un dialogue actif avec toutes celles et tous ceux qui cherchent à donner du sens à leurs projets. Avec le soutien des instances et structures du mouvement, cette pollinisation peut être déterminante.

Mais pour étendre son influence sans s’affadir, il faut également être attentif au risque de normalisation à outrance, qui répondrait aux sondages et pas aux aspirations. Il faut cultiver, ostensiblement, une manière différente de vivre son travail. C’est ce qui enverra un signal sans équivoque à celles et ceux qui cherchent à s’éviter le burn out, brown out et autres bullshit jobs[6]. Quitte à renoncer à devenir milliardaire[7].


[1] chiffres CG SCOP (2012-2015)

[2] par opposition aux « pragmatiques », tels que décrits par François Kerfourn et Michel Porta dans « Le Bonheur est dans la SCOP ! » (Les Petits Matins - 2016)

[3] « Fagor : la solidarité a ses limites » - Libération - 1er janvier 2014 http://www.liberation.fr/futurs/2014/01/01/fagor-la-solidarite-a-ses-limites_970071

[4] Eric Sadin : «L’anarcho-libéralisme numérique n’est plus tolérable» - Libération - 20 octobre 2016 http://www.liberation.fr/futurs/2016/10/20/eric-sadin-l-anarcho-liberalisme-numerique-n-est-plus-tolerable_1523257

[5] « Foxconn mise sur les robots plutôt que sur les ouvriers » - Le Monde - 27 mai 2016 http://www.lemonde.fr/economie/article/2016/05/27/foxconn-mise-sur-les-robots-plutot-que-sur-les-ouvrier_4927577_3234.html

[6] Brown out: quand les salariés cherchent un sens à leur travail - Le Temps - 26 septembre 2016 https://www.letemps.ch/societe/2016/09/26/brown-out-salaries-cherchent-un-sens-travail

[7] Macron : "Il faut des jeunes Français qui aient envie de devenir milliardaires" - Le Nouvel Obs - 7 janvier 2015 http://tempsreel.nouvelobs.com/economie/20150107.OBS9413/macron-il-faut-des-jeunes-francais-qui-aient-envie-de-devenir-milliardaires.html

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